La stratégie d’ingérence électorale russe vise désormais l’Arménie
La Russie poursuit ses efforts visant à perturber et à s’ingérer dans les processus démocratiques de son voisinage. Tirant les enseignements de l’échec de sa dernière tentative lors des élections législatives en Moldavie, elle a réorienté son attention vers les prochaines élections législatives en Arménie – cette fois-ci avec une avance significative, près d’un an avant la tenue du scrutin. Tout au long de l’hiver, la Russie a sondé le terrain en diffusant des récits hostiles à l’encontre des autorités et des candidats arméniens en place, tout en réactivant des éléments de langage ciblant la coopération et le rapprochement du pays avec l’UE. À l’approche des élections législatives du 7 juin, la machine russe de manipulations de l’information et ingérences étrangères (FIMI) s’est intensifié.
Leçons tirées de la Moldavie
À l’instar de ce qui a été observé en Moldavie, le Kremlin mobilise sa machine FIMI afin de menacer, tromper et influencer la population arménienne, s’immisçant ainsi dans le processus démocratique d’un État souverain. Pour ce faire, il s’appuie sur un ensemble de techniques et de tactiques bien identifiées :
- Menacer la population : en Moldavie, le Kremlin a notamment exploité la guerre en Ukraine pour alimenter un climat de peur au sein de la population, en avançant que des troupes de l’OTAN chercheraient à annexer la Transnistrie et à entraîner la Moldavie dans le conflit. De manière comparable, le célèbre propagandiste et animateur de télévision russe Vladimir Solovyov a, début janvier, proféré des menaces visant l’Arménie et plusieurs États d’Asie centrale, évoquant la possibilité d’une « opération militaire spéciale » lors d’une émission diffusée en ligne. Il a notamment affirmé que, si la Russie avait justifié son intervention en Ukraine pour des raisons de sécurité, une logique similaire pourrait être appliquée ailleurs. Ses programmes, également diffusés sur les médias publics russes, figurent parmi les émissions politiques quotidiennes les plus suivies en Russie.
- Attaquer les candidats jugés indésirables : une fois les candidats identifiés, Moscou distingue ceux qu’elle entend soutenir de ceux qu’elle cherche à discréditer, en déployant des campagnes de désinformation fondées sur des allégations mensongères, des rumeurs et des théories du complot, fréquemment amplifiées par la production massive de contenus générés par l’IA. En Moldavie, la présidente Maia Sandu a ainsi été la cible d’accusations infondées de « trafic d’enfants ». En Arménie, des campagnes de dénigrement, largement relayées en ligne, ont visé le Premier ministre Nikol Pashinyan, le président du Parlement Alen Simonyan ainsi que d’autres responsables gouvernementaux, notamment à travers des allégations de « trafic d’enfants à caractère sexuel ». Le Premier ministre a également été accusé d’avoir acquis une propriété de plusieurs millions d’euros en France, de posséder des biens immobiliers aux Émirats arabes unis, ou encore d’organiser l’acheminement de déchets radioactifs depuis la France, afin de les enfouir en Arménie.
- Mettre en cause le processus démocratique et l’UE : à un stade avancé de la tentative d’ingérence électorale, la campagne de désinformation du Kremlin cible les institutions locales, le processus électoral ainsi que les partenariats internationaux, en les accusant d’« élections truquées » et d’« ingérence ». L’objectif est de mobiliser l’électorat pro-russe ou, au contraire, de décourager les électeurs favorables à la démocratie. Ce récit est généralement déployé quelques semaines avant le jour du scrutin, lorsque les sondages permettent une meilleure visibilité sur les chances des candidats soutenus par la Russie.
Les allégations d’« ingérence de l’UE »
Le narratif d’« ingérence électorale » s’inscrit dans un contexte de recomposition géopolitique qui fragilise la position du Kremlin et semble avoir contribué à intensifier ses efforts de manipulation de l’information visant l’UE en Arménie.
Cette dynamique se manifeste notamment par les tentatives répétées du ministère russe des Affaires étrangères de promouvoir l’idée d’une prétendue « ingérence de l’UE en Arménie ». Alors même que l’UE et l’Arménie ont engagé une coopération de long terme en matière de lutte contre les menaces hybrides dans le cadre de leur dialogue politique et de sécurité, la Russie en propose une lecture déformée et opportuniste, visant à délégitimer le partenariat UE-Arménie à travers ses canaux officiels. Ce narratif est par ailleurs amplifié de manière coordonnée sur plusieurs plateformes et en plusieurs langues par des relais alignés, tels que Rybar et le réseau Pravda, ainsi que par d’autres acteurs de la région proches de la propagande du Kremlin.
La réponse de la Russie à la démocratie
Les 4 mars et 1er avril 2026, en réaction à la coopération entre l’Arménie et l’UE dans le domaine de la lutte contre les menaces hybrides, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a proposé l’envoi en Arménie d’une « force d’intervention rapide » russe, affirmant que la Russie – « contrairement à l’UE » – disposerait de l’expertise nécessaire en matière de processus électoraux pour assister le pays. La Russie est en effet souvent présentée comme disposant d’une expertise électorale fondée sur des pratiques telles que l’empoisonnement d’opposants politiques, la fermeture des médias indépendants, les pressions exercées sur les organisations de la société civile, les restrictions imposées aux plateformes numériques, la manipulation de l’information ainsi que la limitation de l’observation électorale internationale. Enfin, dans ce qui a été perçu comme un avertissement, la porte-parole a également rappelé que l’Arménie est membre de la Communauté des États indépendants (CEI) et non de l’UE.
Les citoyens arméniens doivent être les seuls à décider de l’avenir de leur pays, sans être confrontés à des choix influencés depuis Moscou. Ils doivent pouvoir s’appuyer sur une information fiable, à l’abri de toute manipulation, intimidation et pression.