Yandex : de l’innovation technologique au contrôle de l’information

Petit robot blanc avec sparadrap sur la bouche et marque violette sur le front (Description générée par l'IA)
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Yandex est l’une des principales entreprises technologiques russes. À l’instar de Google, depuis plus de vingt ans, elle sert de passerelle vers internet et de source d’informations sur le monde et l’actualité pour de nombreux utilisateurs en Russie et à l’étranger, notamment dans les pays de l’ex-Union soviétique. Le problème est que l’État russe manipule depuis longtemps les informations que les utilisateurs de Yandex voient apparaître lors de leurs recherches, leur donnant ainsi une image déformée de la réalité. Ceux qui achètent et installent des produits Yandex en dehors de la Russie peuvent ne pas avoir conscience du conditionnement idéologique auquel ils s’exposent du fait de la propagande russe.

Yandex n’est pas seulement le « Google russe » : c’est aussi un vaste écosystème qui inclut un espace de stockage dans le cloud, des cartes, des courses de taxi, du covoiturage, de la musique en streaming, des commandes de repas, des services de livraison et une enceinte connectée dotée d’un assistant IA intégré – « Alice », l’équivalent d’Alexa d’Amazon, développé à partir du grand modèle de langage de Yandex. Depuis sa création à la fin des années 1990, l’entreprise s’est donné pour objectif de devenir le leader du marché des technologies innovantes, et il n’est donc pas surprenant qu’elle ait fini par attirer l’attention du Kremlin. En 2008, après le déclenchement de la guerre en Géorgie, des représentants du gouvernement se sont rendus dans les locaux de Yandex pour exiger que ses résultats de recherche et ses titres à la une reflètent la ligne éditoriale souhaitée par le Kremlin concernant la couverture de ce conflit.

Pour Yandex, ce fut le début d’un long parcours vers la censure et le contrôle de l’État. Grâce à des négociations et à des compromis, l’entreprise a réussi à conserver une certaine indépendance, en cédant chaque année un peu de terrain au gouvernement. Le point de basculement définitif est survenu après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie : quelques jours après le début de cette dernière, le directeur de Yandex News a démissionné en signe de protestation, accusant l’entreprise de servir d’« élément clé dans la dissimulation d’informations » sur la guerre à travers le manipulation de ses algorithmes de recherche.

En effet, deux mois après le début de l’invasion, les résultats de recherche de Yandex étaient devenus si aseptisés qu’une recherche sur « Boutcha », d’où les troupes russes se sont retirées en laissant derrière elles une traînée de cadavres et de véhicules calcinés, ne renvoyait rien d’autre que des images de carte postale de cette banlieue de Kiev autrefois idyllique. Plusieurs mois plus tard, le fondateur de Yandex, Arkadi Voloj – qui avait été visé par des sanctions de l’UE pour avoir contribué à la diffusion de la propagande pro-Kremlin – s’est retiré de la filiale russe de l’entreprise, en cédant ses services et la marque Yandex au géant des réseaux sociaux VK, contrôlé depuis 2021 par un proche allié de Poutine, Iouri Kovaltchouk.

Aujourd’hui, Yandex, contrôlé par l’État, ainsi que ses chatbots, sont contraints de se plier à un ensemble de règles de plus en plus strictes au service de la censure russe. Défendre les « valeurs nationales » signifie actuellement censurer toute information liée à la guerre en Ukraine, mais aussi tout ce qui concerne ce que les autorités russes qualifient d’« organisation extrémiste LGBT », ou les œuvres de personnes désignées comme « agents étrangers », parmi lesquelles figurent de nombreux écrivains, journalistes, musiciens et scientifiques de renom. Parmi les dernières mesures qui sont venues s’ajouter à l’arsenal de la censure, l’État a également restreint l’utilisation des mots étrangers et élargi la définition de « propagande de la drogue », ce qui a conduit à l’apparition d’étiquettes d’avertissement sur tous les livres mentionnant ne serait-ce que des substances psychotropes, alcool inclus, avec parfois des effets comiques – comme ces étiquettes apposées sur la biographie de Vladimir Poutine ou sur de grands classiques. Cela a également entraîné des conséquences moins réjouissantes, comme la disparition de nombreux titres musicaux des bibliothèques en ligne russes.

Imposer un alignement idéologique à l’IA

Des recherches indépendantes ont plusieurs fois confirmé que les requêtes effectuées sur Yandex étaient plus susceptibles de renvoyer de la désinformation pro-Kremlin. Une étude de 2022 a révélé que parmi Google, Bing et Yandex, c’était Yandex qui était le plus susceptible de faire apparaître de fausses allégations concernant les « laboratoires biologiques américains en Ukraine ».

Il s’est également avéré qu’Alice, l’assistant IA de Yandex, fournissait des informations erronées en réponse à des questions sur l’Ukraine, en particulier lorsque celles-ci étaient posées en russe. Dans une étude de 2026 menée par Ihor Samokhodskyi, fondateur de Policy Genome, six modèles d’IA de premier plan ont été testés sur sept récits de guerre bien documentés en anglais, en ukrainien et en russe, les 126 réponses ayant été notées par deux évaluateurs indépendants. En russe, Alice a repris les discours du Kremlin dans six réponses sur sept (86 %), affirmant notamment que le massacre de Boutcha avait été mis en scène et que l’Ukraine était dirigée par des nazis. En revanche, lorsqu’on lui posait la même question en anglais, le chatbot refusait le plus souvent de répondre. Les chercheurs ont également filmé le mécanisme de refus d’Alice.

Interrogée sur Boutcha, l’assistant a d’abord généré une réponse factuellement exacte : « Non, il n’existe aucune preuve convaincante que l’Ukraine ait organisé des massacres à Boutcha. » Cette réponse a été instantanément remplacée par un refus : « Il y a des sujets sur lesquels je pourrais me tromper. Il vaut mieux que je me taise. » Le modèle a produit la vérité, mais celle-ci n’a pas été dévoilée à l’utilisateur. Il semble s’agir de la réponse standard d’Alice aux questions politiquement sensibles liées à la Russie. Comme l’a fait remarquer par la suite l’un des chercheurs, lorsque le modèle connaît clairement la réponse mais que le système empêche son affichage, cela montre que les réponses sont censurées pour des raisons politiques.

Mais il semblerait que même le refus d’Alice de répondre ne suffise pas lorsqu’il s’agit de questions importantes pour le Kremlin. En 2024, Dmitri Medvedev a critiqué l’assistant IA de Yandex pour ses réponses évasives, le qualifiant de « terrible lâche ». « Ont-ils peur de perdre des clients qui détestent la Russie ? », a demandé de manière rhétorique le vice-président du Conseil de sécurité. Depuis lors, Alice s’est peut-être employé à corriger ce manque de loyauté – en tout cas, un nouveau « critère d’évaluation du respect de la souveraineté idéologique », établi par l’Institut des sciences sociales de l’Académie présidentielle, a classé l’IA Alice en première position pour « l’alignement des réponses sur les valeurs nationales et les principes idéologiques » ou, autrement dit, pour son adhésion aux discours de propagande établis par le Kremlin.

Une fuite de données provenant de la Social Design Agency, une organisation opérant sous la supervision directe de l’administration présidentielle de Russie, a révélé l’ampleur de l’intérêt du Kremlin pour la manipulation des modèles LLM (grands modèles de langage). Selon les documents divulgués, l’agence a mis au point des opérations visant à « empoisonner » les résultats générés par l’IA dans des régions ciblées. L’objectif était d’influencer la manière dont les assistants IA répondent aux requêtes politiquement sensibles, en veillant à ce que les utilisateurs qui posent des questions sur les responsables politiques locaux ou les prochaines élections reçoivent des réponses reflétant des discours pro-Kremlin ou antigouvernementaux.

L’écosystème Yandex : l’exportation de la désinformation

Parallèlement, des millions de personnes vivant en dehors de la Russie, souvent dans des pays comptant d’importantes populations russophones, continuent d’utiliser Yandex et ses services. Le navigateur Yandex, qui intègre l’assistant IA Alice, a atteint 71 millions d’utilisateurs actifs par mois, ce qui en fait l’un des dix premiers outils IA sur mobile au monde. En Biélorussie, Yandex détient environ 34,5 % du marché, 28,5 % au Kazakhstan, et conserve une présence limitée mais notable dans certains pays de l’UE, tels que la Lettonie (10 % du marché), l’Estonie (7 % du marché) et la Lituanie (6,2 % du marché).

L’entreprise ayant profondément intégré son modèle LLM propriétaire, YandexGPT, directement dans les résultats de recherche, les utilisateurs se voient régulièrement proposer des réponses générées par l’IA Alice lors de recherches web courantes, sans avoir besoin d’ouvrir une interface de chatbot distincte. Parallèlement, les enceintes connectées équipées de l’assistant Alice sont largement disponibles chez les principaux détaillants d’électronique locaux, ce qui étend encore davantage la portée de l’écosystème d’IA de Yandex bien au-delà de la Russie.

Au Kazakhstan, selon de récentes données de l’entreprise, l’utilisation de l’assistant en langue kazakhe connaît une croissance rapide : rien qu’au cours des trois derniers mois, le nombre d’utilisateurs kazakhophones a augmenté de plus de 30 %. Plus d’un million d’enceintes connectées sont actuellement utilisées dans tout le pays, et Yandex estime qu’un appareil équipé d’Alice est désormais présent dans un foyer sur six. Depuis le début de l’année 2026, l’audience quotidienne d’Alice au Kazakhstan a augmenté de 18 %. Les utilisateurs font appel à l’assistant non seulement pour se divertir et gérer leur maison connectée, mais aussi dans un but éducatif, notamment pour les aider dans leurs études et leur expliquer des sujets complexes.

Sur des forums en russe et des pages d’aide de Yandex, on peut trouver des questions posées par des personnes qui vivent dans des pays européens et cherchent des moyens d’acheter l’enceinte Alice : leur seul souhait est de pouvoir profiter de leur musique préférée sans publicité, de faire écouter des livres audio à leurs enfants avant de les coucher, ou simplement de communiquer en russe avec l’assistant IA. Bien qu’ils ne soient pas autorisés à la vente dans l’UE, les appareils Yandex sont facilement disponibles sur eBay, ainsi que sur des sites web basés dans l’UE qui proposent également une aide pour contourner les restrictions régionales : actuellement, les services Yandex ne peuvent être activés qu’en Russie, mais les revendeurs ont trouvé des solutions pour contourner cette limitation. L’un de ces sites opère en Lettonie, un pays où Yandex avait été bloqué par les autorités. Les applications Yandex, y compris son navigateur équipé de l’IA Alice, sont également disponibles dans les boutiques d’applications mobiles à travers l’Europe, où son moteur de recherche conserve une part de marché stable légèrement supérieure à 2,14 %, ce qui le place en troisième position derrière Google (87,5 %) et Bing de Microsoft (5,6 %).

La télévision, un outil de propagande ? De l’histoire ancienne

Ceux qui se vantent de ne jamais regarder la télévision russe, où les messages de propagande sont flagrants, peuvent ne pas se rendre compte que la version de la réalité proposée par leur enceinte connectée ou leur navigateur en réponse à leurs questions a été censurée par les autorités russes.

Ces dernières décennies, les États autoritaires contrôlaient la télévision. Aujourd’hui, ils apprennent à contrôler les algorithmes, les moteurs de recherche et l’IA conversationnelle. Et le problème ne réside pas seulement dans le fait que ces systèmes censurent l’information au niveau national, mais aussi dans le fait que, pour la première fois dans l’histoire, la propagande d’État est désormais exportée par le biais de services numériques pratiques – aux côtés des applications de navigation, des plateformes de livraison et des assistants vocaux. Yandex a depuis longtemps cessé d’être une simple entreprise technologique. Elle a créé toute une infrastructure d’information contrôlée : la combinaison de censure algorithmique, de réglementation étatique et de propagande intégrée forme une version particulière de la réalité pour des millions d’utilisateurs russophones, tant en Russie qu’au-delà de ses frontières.

CLAUSE DE NON-RESPONSABILITÉ

Les cas figurant dans la base de données EUvsDisinfo concernent principalement des messages circulant dans l’espace d’information international identifiés comme transmettant une représentation partielle, déformée ou erronée de la réalité et qui répandent des messages clés pro-Kremlin. Cela n’implique pas nécessairement qu’un média donné soit lié au Kremlin ou soit pro-Kremlin du point de vue éditorial, ou qu’il ait intentionnellement cherché à désinformer. Les publications de EUvsDisinfo ne représentent pas une position officielle de l’UE, les informations et opinions exprimées se fondent sur les rapports et analyses médiatiques du groupe de travail East Stratcom.

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