Moscou crie à la fraude à l’étranger tout en truquant ses propres élections
Moscou présente systématiquement les élections dans les pays démocratiques comme frauduleuses et contrôlées depuis l’étranger. Pourtant, les élections législatives russes n’offrent aucun véritable choix politique : le Kremlin verrouille le scrutin et a éliminé jusqu’à la possibilité de voter contre la guerre en Ukraine. Alors que les effets de la guerre s’inscrivent de plus en plus profondément dans la vie quotidienne, le mécontentement croissant de la population est écarté des urnes.
Lorsque des États post-soviétiques se détournent de la Russie, comme l’ont fait l’Arménie ou la Moldavie, les responsables du Kremlin et les médias qui leur sont proches imputent généralement la faute à l’ingérence occidentale. Pourtant, Moscou a elle-même tenté d’influencer des élections par le biais des manipulations de l’information et ingérences étrangères (FIMI), souvent en parallèle d’un soutien financier à des groupes pro-russes. Les autorités moldaves affirment que des agents russes ont dépensé environ 200 millions d’euros – près de 1 % du PIB de la Moldavie – pour acheter des voix et mener des campagnes de désinformation lors de l’élection présidentielle et du référendum sur l’adhésion à l’UE de 2024. Des enquêteurs ont par la suite découvert que l’organisation russe Evrazia, soumise à des sanctions, avait utilisé des tactiques similaires avant les élections de 2026 en Arménie. Moscou a néanmoins présenté l’aide de l’UE destinée à contrer ces menaces comme une ingérence électorale.
Le Kremlin décrit aussi régulièrement les démocraties occidentales établies comme vulnérables à la manipulation électorale. Des affiches actuellement exposées dans le métro de Moscou affirment que les journalistes sont interdits d’accès aux bureaux de vote en Autriche et au Canada, et que 42 des 50 États américains ne disposent d’aucun système de surveillance électorale. Ces allégations sont trompeuses : les restrictions imposées aux journalistes n’excluent pas les observateurs agréés ni les représentants des partis, tandis que presque tous les États américains autorisent une forme ou une autre d’observation publique ou partisane. L’objectif est de laisser entendre qu’il n’existe pas d’élections équitables, de sorte que toute preuve de fraude en Russie puisse être rejetée car considérée comme une pratique courante ailleurs.
Des élections inéquitables ? Il suffit de regarder du côté de la Russie
Des analystes indépendants s’accordent à dire que les résultats électoraux sont depuis longtemps prédéterminés en Russie : le Kremlin contrôle chaque étape, de la sélection des candidats au bourrage d’urnes en passant par le dépouillement. Des observateurs internationaux, des groupes de surveillance nationaux et des chercheurs ont fait état de manipulations à grande échelle lors de chaque élection à la Douma depuis 2011. Le Centre de données et de recherche sur la Russie (CEDAR), un groupe de réflexion indépendant, a mis au jour des preuves de manipulations électorales généralisées lors de 12 élections fédérales organisées entre 2000 et 2024. Golos, un groupe russe indépendant de surveillance électorale, a recensé 1 057 violations présumées lors de l’élection présidentielle de 2024, y compris des signalements de plus de 60 régions faisant état d’électeurs soumis à des pressions ou surveillés par leurs employeurs. (Golos a depuis été qualifié d’« agent de l’étranger » et contraint de cesser ses activités en Russie, et des observateurs internationaux indépendants tels que l’OSCE ne peuvent pas non plus observer les élections.) La comparaison avec les élections dans l’UE est frappante : l’évaluation de Freedom House de 2026 a attribué à la Russie une note de 0 sur 12 pour son processus électoral, contre 7 pour la Hongrie et 12 pour la Finlande.
Un vote pour Poutine, un vote pour la guerre
Les élections législatives russes de 2026 sont les premières depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, ce qui pose un nouveau défi au Kremlin. Le régime de Poutine a longtemps offert la stabilité en échange d’une passivité politique, mais ce compromis commence à s’effriter. Les politiques de Poutine ont fait fuir les investisseurs étrangers et les perspectives d’avenir pour la Russie et ses citoyens ordinaires s’annoncent sombres. Ces derniers mois, des attaques de drones ukrainiens contre des raffineries, des ports, des dépôts pétroliers et des entrepôts de commerce en ligne ont provoqué des pénuries de carburant et des perturbations économiques ; Poutine lui-même a reconnu en septembre qu’elles avaient infligé de « réels dommages » à l’économie russe. Les rumeurs selon lesquelles une nouvelle mobilisation de masse pourrait suivre les élections ont accru l’inquiétude de la population, laissant entendre que cette décision impopulaire aurait peut-être été reportée afin de protéger le parti de Poutine, Russie unie, lors du scrutin. Dans le même temps, les efforts de paix renouvelés se heurtent au refus de Poutine de mettre fin à la guerre malgré ses coûts de plus en plus élevés.
Lors du récent congrès du parti Russie unie, Poutine a qualifié l’« opération militaire spéciale » de « particulièrement, exceptionnellement importante » et a déclaré que le devoir du parti était de « tout faire pour la victoire ». Son message était clair : un vote pour Russie unie est un vote pour Poutine et pour la poursuite de la guerre. Mais il n’est pas du tout certain que ce soit ce que souhaitent réellement la majorité des Russes. Les sondages réalisés depuis 2022 par le centre indépendant Levada montrent un soutien en constante augmentation en faveur des négociations de paix, tandis que plus de la moitié des personnes interrogées affirment que la guerre a eu un impact sur leur vie. Dans ces circonstances, les appels à la paix font office de menace électorale, et les autorités réagissent en privant les électeurs opposés à la guerre de toute représentation politique.
Le Kremlin cherche donc à disqualifier ou à faire pression sur tous les candidats et partis capables de proposer un « vote pour la paix ». Les principales figures de l’opposition sont soit mortes, soit emprisonnées, soit en exil : Alexeï Navalny a été lentement assassiné en prison après des années de persécution, tandis que Mikhaïl Khodorkovski a été contraint de s’exiler. Il ne reste plus qu’une opposition de façade, composée en grande partie de politiciens qui ont tenté de travailler dans le cadre de règles de plus en plus strictes imposées par le Kremlin. À l’approche des élections, même eux sont devenus des cibles.
La paix n’a pas sa place dans l’isoloir
Iabloko est resté le seul parti enregistré en Russie à s’opposer ouvertement à la guerre. Il a condamné l’invasion de 2022 en la qualifiant de « crime le plus grave », affirmant qu’elle trahissait les intérêts nationaux de la Russie et détruisait son avenir, avant d’appeler à un cessez-le-feu inconditionnel.
Pendant des années, Iabloko est resté un petit parti, recueillant à peine plus de 1 % des voix lors des élections de 2021. En mars 2026, Iabloko était crédité de 3 % dans les sondages. Pourtant, les autorités ont estimé que le laisser faire campagne sous le slogan « Pour la paix et la liberté ! » représentait un risque trop important. Début août, la Cour suprême a annulé l’enregistrement de la liste fédérale de Iabloko aux élections législatives à la suite d’un recours déposé par le parti nationaliste Rodina. Cette décision a été confirmée en appel.
Selon Meduza, le parti Rodina a qualifié les appels au cessez-le-feu lancés par Iabloko d’extrémistes et de menace pour l’intégrité territoriale de la Russie. Le tribunal a fini par déclarer le parti inéligible, invoquant une violation du droit d’auteur après que celui-ci eut utilisé une célèbre chanson soviétique en faveur de la paix, évitant ainsi de se prononcer directement sur sa position anti-guerre.
Peu après, le vice-président de Iabloko, Lev Chlosberg, a été condamné à 11 ans de prison pour avoir « discrédité à plusieurs reprises les forces armées russes » après avoir participé à un débat en ligne sur la guerre et partagé une caricature de Poutine, en vertu d’une loi qui, à l’époque, n’existait même pas encore. Un autre vice-président, Maxim Krouglov, a été condamné à sept ans de prison pour avoir diffusé de « fausses informations » sur l’armée. Ces deux infractions ont été introduites après l’invasion et ont été largement utilisées pour réprimer les débats publics sur les crimes de guerre russes.
Boris Nadejdine, un homme politique russe hostile à la guerre, s’est opposé à l’invasion et a fait de la fin de la guerre le thème central de sa tentative de campagne présidentielle de 2024, bien que son programme pour les élections législatives de 2026 ait proposé de négocier le statut des territoires occupés plutôt que de les restituer sans condition à l’Ukraine. Malgré cette position prudente, le ministère de la Justice l’a désigné comme « agent de l’étranger » – une étiquette largement utilisée contre les opposants politiques qui l’a également empêché de se présenter aux élections. Les autorités l’ont par ailleurs disqualifié en vertu des lois contre les symboles extrémistes en raison d’une publication de 2023 liée à un direct dans lequel la photo d’Alexeï Navalny est apparue pendant environ 10 secondes ; menacé de nouvelles persécutions, Nadejdine a par la suite quitté la Russie.
D’autres tours dans la manche du Kremlin
Les autorités recourent à d’autres méthodes pour influencer le résultat, notamment en redécoupant les circonscriptions électorales, en organisant le scrutin sur trois jours et en étendant le vote électronique à distance à environ la moitié des régions russes – des mesures qui, selon les analystes, rendent le processus plus difficile à surveiller.
Le Kremlin s’emploie également à réduire délibérément le taux de participation électorale, selon l’analyste politique Alexander Kynev. Les partis pro-gouvernementaux mènent des campagnes volontairement discrètes. Samson Sholademi, conseiller municipal qui anime une chaîne Telegram consacrée aux élections, a relevé que quatre semaines avant la fin de la campagne, de nombreux candidats des circonscriptions uninominales de Moscou n’avaient pratiquement pas d’argent sur leurs comptes de campagne. De telles campagnes incitent les citoyens désengagés ou mécontents à rester chez eux, tandis que les électeurs fidèles sont mobilisés par le biais de leurs lieux de travail et des institutions publiques. De nombreux électeurs travaillant dans des institutions publiques ou d’État seront probablement aussi contraints de voter, de prouver leur « bon » vote et d’atteindre un certain quota. Il n’est pas rare que les travailleurs soient tenus de présenter des preuves photographiques à leurs supérieurs pour éviter des conséquences négatives.
La manipulation électorale en Russie va aujourd’hui plus loin que jamais : elle élimine tout véritable choix avant même le début du scrutin, en ne laissant aucune chance à la paix. Les années précédentes, des partis d’opposition de façade étaient autorisés à servir d’exutoire à la frustration populaire. Aujourd’hui, au service de la guerre, cet espace réduit de dissidence est lui aussi en train d’être condamné.